Le thème de la 9BHN

C’est pour cela qu’on aime les libellules.

Bien souvent nous posons une question aux artistes comme ce fut le cas pour la 8BHN : « Le jour d’après », l’artiste est censé répondre par la couleur, la forme, le mot. Un virus ajouta une question à celle que nous avions posée avec « Le jour d’après » en nous laissant sans réponse.

Ne pouvant rester sans réponse cette 9BHN inverse le principe question réponse. Kafka nous en offre la possibilité. À la fin de sa courte vie d’écrivain, la maladie le rend aphasique. Aux personnes qui lui rendent visite, il répond par de courtes phrases écrites. Cette réponse apparemment sans signification garde pourtant en creux l’objet qui l’a fait naître, cette question verbale à jamais effacée. 

Cette réponse « C’est pour cela qu’on aime les libellules » paraît dénuée de sens, pourtant elle semble répondre au plus juste à une question. Rester dans l’énigmatique de ce titre ne cesse d’effacer ce que nous voulons voir en face, cette question que l’artiste pose au regard de cette réponse déjà formulée. 

Bien souvent nous construisons déjà notre réponse sans attendre la fin de la question. Allons plus loin en formulant une réponse mais cette fois en demandant aux artistes dans un second temps, quelle question a pu amener cette réponse, comme le réalise l’artiste Jochen Gerz pour la réfection d’un monument aux morts lorsqu’il créa « Le monument vivant ». Sur ce monument sont données à lire les réponses à une question (qui demeure inconnue aux visiteurs) qu’il posa aux habitants de cette commune et à ce jour, toujours posée aux nouveaux habitants. 

Cette Biennale Hors Normes inverse l’ordre des choses, l’espace temps pour entrer dans celui du paradoxe de celui d’un sentiment que l’on porte pour un insecte aux apparences trompeuses.

La libellule interroge le temps avec un début larvaire très long car il peut se chiffrer en années, au plus proche des pulsions primaires et une fin préparée rapidement car l’espérance de vie n’est que de 6 mois à l’âge adulte sous forme de libellule. Nous entrons dans les paradoxes, entre un temps est court et lent à la fois suivant l’état, la métamorphose chère à Kafka lorsqu’il se réveille en insecte, pour la libellule ce moment du passage de l’état larvaire aquatique à l’insecte aérien adulte, la prédation au regard de douceur dégagée, dans le détail comme dans la démesure à l’identique de ce qui caractérise la libellule dans l’inconscient de chacun ou même dans le mythe. Pour finir, la trace laissée par la question de cet autre attendu qui sera dévorée s’il ne se cache pas. 

Qu’aimer chez la libellule ?

Aimer quoi chez l’autre : ses yeux énormes, sa légèreté, sa fragilité mais en même temps sa brutalité, sa bestialité. L’un ne semble dissocié de l’autre. 

Une exposition à l’image de la libellule qui semble légère, fragile et pourtant redoutable prédatrice. Une libellule qui se métamorphose dans le temps, qui semble suspendre le temps en un vol stationnaire. La libellule fut aussi l’objet d’un imaginaire fertile. 

Dans la mythologie germanique, les libellules sont associées à la déesse de l’amour dont elles sont les messagères. La religion les diabolise d’où l’appellation de « dragonfly » (mouche-dragon ou dragon volant) ou leurs surnoms de « flèches du diable », « aiguilles de Satan », « crève-œil », « tire-zeux », « tire-sang », « pique-serpent ». 

En France dans diverses régions, elle était crainte, par exemple en Bretagne elle prend le nom d’« aiguille de serpent », ou de « papillon d’amour » en Savoie (un dicton veut que quand on rapporte une libellule à la maison, si elle meurt avant l’arrivée des jeunes mariés, c’est un mauvais présage) …

L’histoire mythologique du Japon ancien rapporte que le premier empereur, Jimmu Tenno, a déclaré en contemplant du haut d’une montagne ses terres, que son pays avait la forme de deux akitsu (libellules) accouplés. Ces mêmes annales relatent l’incident survenu à ce même empereur. Alors qu’il était en train de chasser, un taon vint se poser sur son bras, prêt à le piquer. Une libellule passant par-là se jeta sur l’insecte et l’emporta avec elle. Cet incident ravit notre empereur, à tel point qu’il décréta que la région s’appellerait désormais “Akitsu-no”, la “Plaine de la Libellule”. C’est de cette histoire que daterait l’appellation de “Akitsu Shima” (Les îles des Libellules) pour désigner le Japon.       

La libellule était donc considérée comme un achi-mushi (insecte victorieux) synonyme de bonheur et de chance. Cette affection des japonais envers cet insecte donna lieu à de nombreuses représentations que l’on retrouve aussi sur les casques de samouraïs.

 

Guy DALLEVET, Président de La Sauce Singulière
Association organisatrice de la 9BHN